Tout
d’abord, rassure-toi : je ne suis pas non plus un spécialiste
de philosophie politique, même si la discipline m’intéresse.
En revanche, je suis un lecteur assidu du Contrat social, qui m’a
passionné il y a quelques années de ça dès
la première lecture, et qui est un peu devenu mon livre de
chevet. Je projette de lire prochainement les autres oeuvres
politiques de Rousseau, mais je trouve que cela prend déjà
beaucoup de temps pour comprendre toute la logique du Contrat social,
qui est un livre extrêmement dense.
Pour
mettre les choses à plat, je te dirai que ma conception de
l’identité (nationale, puisque c’est le sujet) est la
suivante. Pour moi, il s’agit simplement d’un dénominateur
commun aux éléments d’un groupe donné. C’est le
fait de contribuer, de près ou de loin (et consciemment ou
non), à une culture collective via l’appropriation
(nécessairement partielle à l’échelle
individuelle, mais effective) d’un patrimoine et de valeurs légués
par un processus historique ; et a fortiori, via l’enrichissement de
ce patrimoine et de ces valeurs ; ainsi que la participation
politique à un projet commun. L’identité nationale est
donc un projet nécessairement mouvant, qui se réactualise
en permanence, sous l’action de ceux qui le véhiculent.
Là-dessus, nous sommes d’accord.
Ce
qui nous différencie, c’est que tu penses que des peuples
nationaux peuvent finir, via le débat et la raison, par
partage la même identité. Je crois cette entreprise
tellement difficile qu’elle est proche de l’impossible. Quand bien
même un peuple réactualise en permanence son identité,
il suit un processus historique relativement indépendant et
clos. Deux peuples changent mais en suivant une logique propre, en
empruntant des routes respectives. Pourquoi, en effet, ne pas
proposer notre concept de laïcité aux peuples voisins et
en discuter ? Mais je doute que le travail de la raison soit
suffisant, tant ce concept est lié à un processus
historique singulier.
L’idée
qu’une Constitution se fixe nécessairement sur l’identité
d’un peuple préalable traverse tout le Contrat social. Me
viennent à l’esprit le chapitre « Du peuple »
(II, VIII) et le dernier sur la religion civile, qui démontre
que Rousseau était définitivement un philosophe à
part chez les Lumières puisqu’il y fait part d’un grand
différencialisme historique, à l’heure où les
Lumières exaltaient un certain universalisme. Par ailleurs,
Rousseau était déjà suffisamment critique envers
l’avènement des Etats-nations, qui rendent très
difficiles techniquement l’exercice de la souveraineté
populaire, pour supporter un quelconque rassemblement des peuples
européens.
Les liens potentiels
entre les peuples européens que tu cites tiennent soit du
genre humain, soit du lien économique. C’est définitivement
trop peu pour moi. Le génie d’un peuple dépasse de très
loin ce genre de liens-là. Et un génie national est
trop dense, complexe et subtil pour se véhiculer par la
raison. Il n’y a que la guerre et la force pour l’imposer ailleurs,
au-delà d’un certain socle universel auquel tous les peuples
ont effectivement accès par le biais de l’épanouissement
individuel, du progrès de la raison et des conditions
matérielles.
Pour
ce qui est de Chevènement, son idée de l’Europe des
nations était, je crois, déjà celle développée
par de Gaulle, c’est-à-dire (grossièrement) celle d’une
Europe de nations libres et indépendantes, telle qu’elle s’est
développée historiquement. Mais Chevènement a
beaucoup assoupli sa vision aujourd’hui, puisqu’il refuse l’idée
de quitter l’Union européenne ou même la zone euro.