Venise, Monnaie mondiale
Venise
fut le plus grand succès commercial du Moyen Age - une ville sans
industrie, à la seule exception de la construction navale militaire,
réussit à dominer le monde méditerranéen et à contrôler un empire
simplement à travers des entreprises commerciales. Braudel note : « On
disait du Vénitien : "Non arat, non seminat, non vendemiat" (il ne
laboure pas, ne sème pas, ne vendange pas). Construite dans la mer,
manquant totalement de vignes et de champs cultivés, ainsi le doge
Giovanni Soranzo décrit-il sa ville, en 1327. »
Frederick Lane ajoute : « Les
patriciens vénitiens étaient moins intéressés par les profits provenant
de l’industrie que par ceux provenant du commerce entre les régions où
l’or et l’argent avaient des cours différents ».
Entre 1250 et
1350, les financiers vénitiens mirent sur pied une structure de
spéculation mondiale sur les monnaies et sur les métaux précieux qui
rappelle par certains aspects l’immense casino moderne de « produits
dérivés ». Les dimensions de ce phénomène dépassaient de très loin la
spéculation plus modeste sur la dette, sur les marchandises et sur le
commerce des banques florentines. Les Vénitiens parvinrent à enlever aux
monarques le monopole de l’émission et la circulation de la monnaie.
Les
banques vénitiennes pouvaient paraître plus petites et moins présentes
que celles de Florence, mais en réalité elle disposaient de plus grandes
ressources pour la spéculation. L’avantage résidait dans le fait que
l’empire vénitien agissait comme un organisme unique, poursuivant ses
propres intérêts non seulement à travers la banque, mais aussi le
commerce, la diplomatie et l’espionnage. A cette époque, le commerce
vénitien au loin se faisait au moyen de navires bâtis par le pouvoir
vénitien, escortés par des convois navals bien armés, où tout était
décidé par les organes de l’Etat, et on accordait aux marchands une
participation. Le pouvoir de l’Etat centralisait également les activités
de frappe de la monnaie ainsi que de trafics de métaux précieux.
La
documentation présentée par Frederick Lane indique que, pas plus tard
qu’en 1310, les métaux précieux et la monnaie constituaient déjà le
commerce principal des Vénitiens. Derrière les spéculateurs, il y avait
bien sûr de grands « pools » financiers et des protections politiques,
comme on en trouve aujourd’hui derrière des personnes comme Georges
Soros.
Deux fois par an, partait de Venise un « convoi des
lingots » composé de 23 galères, armées et escortées à grand frais, qui
naviguaient jusqu’à la côte de la Méditerranée orientale ou l’Egypte.
Chargés principalement d’argent, les navires retournaient à Venise,
transportant de l’or sous toutes ses formes : pièces de monnaies,
lingots, barres, feuilles, etc. Les profits de ce commerce étaient bien
plus grands que ceux venant de l’usure en Europe, même si les Vénitiens
ne se privèrent pas de cette deuxième activité. Des documents de
l’époque nous montrent que les financiers vénitiens instruisaient leurs
agents à bord des convois d’obtenir un profit minimum de 8% pour chaque
voyage de six mois, ce qui signifie un profit annuel de 16% et
probablement en moyenne de 20%.
Une idée de l’« esprit
d’entreprise » vénitien est fournie par le célèbre discours du doge
Tommaso Mocenigo, prononcé la veille de sa mort en 1423, devant le
Conseil des Dix pour illustrer l’enrichissement fabuleux de Venise. Il
déclara que le capital investi dans le commerce était de 10 millions de
ducats l’an. Ces 10 millions rapportent, cite Braudel, « outre deux
millions de revenu du capital, un profit marchand de deux millions. Les
retours du commerce au loin sont ainsi à Venise, selon Mocenigo, de 40%,
taux fabuleusement élevé (...). » Venise battait chaque année
1 200 000 ducats d’or et 800 000 ducats d’argent, dont 20 000 allaient
annuellement en Egypte et en Syrie, 100 000 sur le territoire italien,
50 000 outre-mer et encore 100 000 en Angleterre et autant en France.
Ce
« succès » fut le résultat de l’usure érigée en « religion d’Etat ». A
partir de la moitié du XIIème siècle, l’or oriental était pillé par les
Mongols en Chine (qui jusque là avait possédé l’économie la plus riche
du monde) et en Inde. Autrement, il était extrait de mines au Soudan et
au Mali pour être vendu aux marchands vénitiens en échange du métal
blanc européen tout à fait surévalué. Cet argent, provenant de mines en
Allemagne, en Bohème et en Hongrie, était vendu de plus en plus
exclusivement aux Vénitiens qui payaient en or. Les pièces non
vénitiennes commencèrent à disparaître, tout d’abord dans l’empire
byzantin au XIIème siècle, puis dans les domaines mongoles et enfin en
Europe au cours du XIVème siècle.
http://www.solidariteetprogres.org/documents-de-fond-7/economie/article/comment-venise-orchestra-le-plus-grand-desastre