@ Pierre Régnier :
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Bonjour à vous et merci pour cette intervention.
Décidément, j’ai du pot : à une ou deux exceptions près, l’ensemble des participants parviennent systématiquement, par leurs commentaires, à étendre le débat à de nouveaux horizons. Passionnant, merci encore.
À présent, il me reste à répondre à vos diverses objections :
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Sur l’islamisme : j’ai dit "grotesque" ? Le mot est trop fort, c’est bien vrai. Ce que je veux dire, c’est que je suis toujours réticent à employer un vocabulaire spécifiquement moderne pour décrire un phénomène ancien. En cela, "totalitarisme" s’applique bien aux fascismes de tout poil, mais j’ai peur que dans "totalitarisme", les gens entendent, comme Karl Popper, "société close". Popper fait un amalgame entre les sociétés tribales, les sociétés religieuses et les totalitarismes du XXe siècle, face auxquels il oppose la société ouverte, démocratique, libérale, attachée aux Droits de l’Homme et tout ce qui va bien. C’est une vision primaire et manichéenne des choses, pour enfants de 5 ans.
La vérité est dans la nuance, sans quoi on condamne l’islam en entier.
Cela dit, si vous entendez par "totalitarisme" un "système politique cherchant à imposer son mode de pensée par tous les moyens", c’est bien le cas et je m’incline. J’ai l’air d’ergoter sur des riens, mais il me semble fondamental d’avoir à l’esprit que l’on ne peut absolument pas comparer, par exemple, l’Irak au VIIIe siècle et la Russie au XXe, car, pour reprendre la terminologie de Popper, la première est bel et bien une société "close", mais la seconde est une société ouverte qui s’est refermée, conscience de ce qu’elle avait pu perdre en s’"ouvrant". Je veux dire par là que les communautés holistes avaient leurs bons et leurs mauvais côtés (imperméabilité au genre de dérive financière que l’on connaît de nos jours, mais chape de plomb pesant sur le devenir individuel), et que les sociétés modernes, individualistes, ont les leurs. Le danger pour ces dernières, est de sacrifier le bien moderne en vue de reconquérir le bien perdu, d’où les totalitarismes modernes, et tout à fait modernes, fruit de la modernité individualiste et proprement inimaginables dans les temps anciens.
En bref, l’islam n’est pas à mes yeux un "totalitarisme" à proprement parler, et encore moins un "fascisme" (terme anachronique et utilisé à toutes les sauces), mais une enclave moyenâgeuse dans une civilisation résolument moderne (et encore, j’ai l’impression que l’Occident assume de moins en moins la modernité, d’où ce retour du religieux et la violence qui s’ensuit, et que vous décrivez plus haut).
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Ceci m’amène à Marx : Je ne dis pas que Marx n’a rien à nous apprendre et qu’il n’a pas dit des choses très profondes, sur le capitalisme notamment. Je dis aux gens : lisez Marx ! (entre autres, bien sûr). Seulement voilà, je ne sais pas si vous avez lu Le Capital, mais pour ma part, j’ai trouvé ça chiant à mourir (à côté, et de ce point de vue, Carole Widmaier, c’est La petite maison dans la prairie). Très peu de gens seraient capables d’arriver au bout. Donc ? Eh bien donc ils s’en remettent aux marxistes, qui sont une plaie pour Marx lui-même. Cela dit, il n’y a pas que Le Capital chez Marx, on a trop tendance à l’oublier...
Le problème que j’ai avec cet auteur, c’est que selon moi il a été lui-même l’idiot utile de la société marchande. C’est bien lui qui sacralise le tout socio-économique, qui ne se saisit d’Aristote, par exemple, que dans la mesure où celui-ci lui permet de penser la chrématistique, le mot grec pour la spéculation en gros, ou l’argent pour l’argent. Il relègue la politique et fait un mal considérable aux sociétés modernes, il les émascule et les empêche de se défendre convenablement contre la finance et tous ces rats gros et gras qui nous vendraient leur mère pour figurer dans le CAC40. Il aura été clairvoyant, et en même temps nous aura rendu un très mauvais service. D’où mon intérêt relatif à son égard.
Strauss, Arendt, MacIntyre, Dumont, Mauss, Polanyi, Lasch, voilà à mes yeux des gens qui ont compris le problème de l’époque, qui s’en sont saisis et sont, de ce fait, bien plus actuels que Marx, Smith, Keynes, Friedman ou Hayek. Et encore, Marx au moins était profondément pétri de culture antique et médiévale...
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Huntington, pour finir :dans Le Choc des Civilisations, il établit clairement des sphères d’influence qui réservent, par exemple, à la Chine, et à la Chine exclusivement, le droit d’ingérence en extrême-orient. Bien sûr, il y est question d’ingérence, mais toujours eu égard à un État-pilote, en quelque sorte, vis-à-vis d’une ère culturelle, et pas uniquement dans l’intérêt des USA. Ensuite, ce que vous dites au sujet du "stratégisme" me convient tout à fait. Les "stratèges" à mes yeux sont comme les "économistes" : des aveugles incultes qui prétendent guider leur auditoire, des sophistes à la petite semaine doublés de marchands de fantasmes.
Et pour tout dire, le livre d’Huntington est assez mauvais dans l’ensemble (c’est mon point de vue en tout cas), plutôt bancal. Mais le procès qui a été orchestré contre lui en France (encore et toujours en France...) était mené de façon malhonnête par des gens qui n’étaient sûrement pas allés au-delà de la couverture d’Odile Jacob (avec le fameux boulet de canon).
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J’espère vous avoir répondu comme vous le méritiez.
Bon appétit, Pierre.