"Vivre
et ne plus écrire" dit Hatsumi, en essayant "de se connaître soi-même"
comme le voulait la sagesse socratique.
Avec
raison, me semble-t-il, vous lui faites remarquer, Eric Guéguen, que la sagesse
selon Socrate "s’appuyait sur la vertu", et que "nous vivons,
nous, dans une société qui fait fi de ce genre de choses", "qui renvoie
la sagesse parmi les goûts et les couleurs".
C’est
peut-être la faiblesse du propos de Carole Widmaier que de croire suffisant un
"retour aux valeurs"… dans la tour d’ivoire des philosophes. C’est
peut-être aussi la faiblesse de la mise en valeur, par vous, des trois
philosophes. Il ne suffirait pas que soit évité l’oubli de Strauss et Arendt "à cause de l’ingratitude
des derniers siècles".
Permettez-moi
de souhaiter ici une "vertu", l’efficacité, dont j’ai horreur telle
qu’elle est habituellement utilisée dans le monde actuel : les vertus cultivées
par les vrais philosophes doivent servir efficacement à redresser la politique,
aujourd’hui selon moi en pleine dérive à cause d’un aveuglement cultivé, et par
suite désastreuse dans ses effets.
Il
se trouve que c’est dans le seul livre d’Anna Arendt lu par moi que j’ai trouvé
l’occasion de "redéfinir" Dieu à ma convenance :
"" Dans les dernières pages de son livre Le
système totalitaire Hannah Arendt rapporte que Luther
"eut un jour l’audace de dire" que : "il devait exister un Dieu
parce qu’il fallait à l’homme un être auquel il pût se fier". Ce propos
donne une réponse à notre actuelle interrogation : à quoi bon la religion ? Il
la donne d’une manière qui peut nous ramener à une conception de
"l’homme-Dieu", mais sans l’orgueil qu’implique ce concept dans son
expression philosophique dominante.
C’est seulement le meilleur de l’homme qui est Dieu,
pas le pire, pas même le simplement mauvais, pas même le seulement imparfait.
Dieu, c’est le parfait de l’homme, cette part de lui-même à laquelle il aspire
et qu’il sait ne pouvoir atteindre jamais. Mais cette part est si mystérieuse
et si belle dans son imagination qu’il veut lui donner toute la place. Il la
fait toute puissante et infinie. C’est pourquoi il la projette hors de lui-même
et la nomme Dieu. C’est pourquoi il sait qu’il "peut s’y fier". C’est
pourquoi elle est pour lui absolument sacrée.
L’autre part de l’homme, cependant, celle qui va de
l’imparfait au pire déforme Dieu en permanence. C’est la vie ! Les difficultés,
les fatigues, les angoisses, les égarements de toutes sortes, les nécessaires
combats de la vie déforment à chaque instant la part inconnaissable et
inatteignable de l’homme. Et l’homme se trompe et fait Dieu à son image. Il le
fait même violent. Quand il déraisonne complètement il oublie l’aspiration
merveilleuse qui lui a fait inventer Dieu, et il va jusqu’à sacraliser sa
propre violence qu’il a projetée en lui.
Pire : il dogmatise, il interdit toute remise en
question de cette sacralisation. Il dit aujourd’hui : voici trois mille ans que
nous sacralisons la violence, nous n’avons pas pu nous tromper si longtemps. ""
Il
se trouve que le seul livre de Léo Strauss lu par moi est celui qu’il a consacré
à Maïmonide, le philosophe théologien qui justifie très explicitement pour les
juifs, dans son Guide des égarés, la
"bonne" persécution "voulue par amour par Dieu" comme
Augustin l’a justifiée de son côté pour les catholiques, l’un et l’autre
opposant cette "bonne" violence divine à la mauvaise violence
humaine. C’est, je crois, la principale composante de base de l’islam, et elle
y est et sera, selon le Coran, toujours valable jusqu’à la totale soumission
des peuples de la terre au Dieu Allah.
Les
philosophes non-religieux sous-estiment la gravité de cette conception MAINTENUE
PAR LES TROIS PRINCIPAUX MONOTHEISMES et, ce qui est peut-être pire encore,
TOUJOURS ACCEPTEE COMME "RELIGIEUSMENT CORRECTE" en dehors d’eux.