J’ai écouté votre vidéo Machiavel, merci, ce fut très intéressant, une fois n’est pas coutume concernant Soral. Comme d’habitude, je vais m’employer à diluer l’extrémisme latent dans quelques arguments passés sous silence.
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Je dois vous dire que j’ai bu du petit lait au moment où il a été question de l’intérêt personnel comme moteur du progrès. Pourquoi ? Car voilà où sont les « pragmatistes », voilà où ils nous mènent : bien sûr qu’un être humain pense à lui avant de penser aux autres, c’est être parfaitement réaliste que de le dire et ni vous ni votre illustre idole ne prétendrait le contraire ! Face à cela, effectivement, il y avait la morale, le scrupule, la transcendance, la vertu, l’éthique ardue du philosophe de l’Antiquité, etc. Toutes choses vénérables balancées avec l’eau du bain, avec nos désirs de progrès, d’individuation, de toute-puissance scientifique, de désenchantement, mais aussi, paradoxalement, d’égalité !...
Car, en effet, les Quesnay, les L’Averdy et les Turgot ont préparé le monde que nous connaissons aujourd’hui, mais cette diatribe contre la bourgeoisie – parce que c’en est une, très clairement (et loin de moi l’idée de défendre la bourgeoisie pour elle-même, vous connaissez suffisamment le peu d’estime que j’éprouve pour l’acte marchand) – oublie de mentionner le fait que la bourgeoisie, émanation populaire, était la tête de pont des « dominés » d’hier révoltés contre les « dominants », la revanche des parvenus. Comble de l’ironie, c’est bel et bien grâce à la bourgeoisie française, anglaise, hollandaise, et pour une large part protestante, que s’est fait jour l’idée de nivellement, les grands rêves d’égalité, la haine de tout absolutisme. C’est l’argent qui aura été le plus grand prédateur des anciennes aristocraties iniques ET, EN MÊME TEMPS le promoteur de nouveaux maîtres, à l’esprit beaucoup plus prosaïques. Le peuple, lui, se sera laissé embarquer par les Voltaire et consorts (que l’on a tort, toutefois, de considérer pour autant comme de simples crapules dans leur ensemble. Rousseau et Condorcet, notamment, ont aujourd’hui beaucoup à nous révéler sur nos contradictions modernes).
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Le gros point fort de la conférence donnée par cette historienne est de faire sentir combien les choses sont bien plus complexes qu’un conflit entre dominants et dominés, ce qui interpelle forcément dans un pays où l’on nous apprend à révérer la prise de la Bastille et où la sociologie – le grand thérapeute du bon peuple – a autant de pouvoir. Mais il ne faut pas non plus oublier – pour en revenir au sujet traité par Madame Sigaut – que Louis XIV a œuvré plus qu’aucun autre pour niveler en-dessous de lui, pour émasculer la noblesse et favoriser la montée en puissance de la bourgeoisie (profusions des « offices ») par le besoin qu’il avait de leur argent afin de financer ses rêves de grandeur.
Alors face à ce constat, Machiavel, je sais d’avance ce que vous allez me répondre : « Voyez, dominés-dominants sous l’Ancien Régime, dominés-dominants sous la Révolution, dominants-dominés aujourd’hui, là est le grand dessein de la politique ! » Eh bien non. Nous sommes passés du despotisme qui était une atrophie de la politique (car son rabougrissement, sa limitation au bon vouloir d’une unique personne) à des rêves de dissolution de celle-ci dans l’euphorie marchande (« substituer au gouvernement des hommes l’administration des choses »), un état de fait dont nous subissons encore aujourd’hui les travers, les impensés. La politique, la vraie, ce n’est pas ça. Et ce n’est pas parce qu’elle n’est pas advenue qu’elle est impossible, mais parce qu’elle est plus exigeante, et que la majorité des hommes rechignent à l’exigence, peuple inclus, cela va sans dire. Voilà où nous en sommes. Alors être « pragmatique », soit, mais jusqu’au bout : l’homme est l’élément d’une molécule avant d’être un atome, il se détermine GÉNÉRIQUEMENT davantage par la raison plus que par son appétit, et il est divers par nature, ce qui nous oblige à considérer les êtres selon leurs capacités variables, leurs aspirations variables, et non comme si nous étions tous identiques, tous conformes à certaines fables idéologiques, tous… égaux.
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Bien à vous,
EG