« Ils
sacrifient une partie de leur salaire ? Là je débarque, pouvez-vous
préciser ceci ? En quoi sacrifient-ils une partie de leur salaire ?
C’est une vraie question, pas de sous-entendus ironiques, quelque chose
doit m’échapper. »
Je vous renvoie à la définition du mot "grève",
sans sous-entendus ironiques mais simplement : les gens semblent
oublier parfois... souvent... de plus en plus... que les heures non
travaillées ne sont en principe pas payées. C’est le droit et il
s’applique semble-t-il aussi aux "nantis" de la SNCF : voir ici ou encore là pour des sources primaires (pardon pour le trait d’ironie qui ne vous vise pas). Cet article
du Monde nous le confirme aussi : les cheminots, comme tout le monde,
renoncent au paiement des heures qui ne sont pas travaillées. Faire grève
leur coûte donc une partie de leur salaire comme tout le monde ce qui
est d’ailleurs parfaitement normal.
« Je suis en partie d’accord avec ce que vous avez ajouté. Je conçois tout
à fait qu’il faille à la base des moyens de faire entendre à sa
hiérarchie que quelque chose déconne, qu’il y a dysfonctionnement et
qu’il lui faut quelque peu changer de cap avant un drame, mais pensez-vous
que la grève soit le seul moyen possible ? Pensez-vous que ce besoin
doit se payer de désagréments réguliers pour les usagers ? »
Je
pense qu’à partir du moment où les décideurs sont complètement
déconnectés du terrain, et ignorent les réclamations tant des clients
que de leurs employés, seul ce bras de fer à qui cèdera le premier
permet de faire évoluer les choses. C’est l’essence-même du droit de
grève que de faire comprendre à l’employeur que sans employés, pas de
production et que sans production, pas de pognon ! De même qu’un citoyen
lambda est plus facilement convaincu par une prune que par un panneau
lui demandant de limiter sa vitesse, un patron peut ignorer ce qu’on lui
dit mais réagit quand on commence à taper au portefeuille. C’est
malheureux mais ce bras de fer est nécessaire pour équilibrer le rapport
employeur-employés. Les syndicats jouent — certes mal en ce moment — un
rôle de contre-pouvoir efficace dans cette optique.
« Par ailleurs, pour ce qui est des dysfonctionnements, je ne suis pas
d’accord pour n’en rejeter la faute que sur la hiérarchie. En tant
qu’usager, moi, c’est toutes les semaines que je vois des manquements
individuels à la base qui, mis bout à bout, dégénèrent en désordre
généralisé. |...] Je veux tout simplement dire par là que le
dysfonctionnement global est forcément jalonné d’erreurs à tous les
niveaux. Dans le privé, ça arrive aussi, bien évidemment, mais d’une
part c’est un motif de licenciement, d’autre part, ce n’est pas fait
avec l’argent du contribuable. »
Je ne nierai pas qu’il y
a des parasites et j’en connais... ’y en a même qui squattent des
postes, que personne ne supporte et qui privent des gens sérieux qu’on
aimerait garder de ces mêmes postes. Et je peux vous dire que j’en ai vu
aussi, des "collègues" — car oui, honte à moi, j’ai bossé un peu dans
le public ! — qui se plaignaient à leur hiérarchie de se taper cinq fois
leur dose de taf’ parce qu’il faut prendre aussi celle de ceux qui ne
branlent rien. On en revient à ce que je vous expliquais : la hiérarchie
trouvant plus commode de ne rien dire (du moment que certains sont
assez cons pour bosser le double, où est le problème ?), vient un moment
où ceux qui "font le boulot" n’ont d’autre choix que de faire grève
pour forcer ladite hiérarchie à faire le sien. La majorité des
fonctionnaires que j’ai rencontrés étaient des gens dans l’ensemble
sérieux et qui passent leur temps à jouer aux chaises musicales en
faisant le saut d’un poste à l’autre constamment. Parce que d’une part
il y a des parasites, certes — dans le privé aussi d’ailleurs —, et
d’autre part parce qu’il y a de moins en moins de moyens. Dans la mesure
où c’est la hiérarchie qui décide, c’est à elle de faire le nécessaire
pour 1) faire le ménage et 2) veiller à ce que l’affaire tourne
correctement. Malheureusement, elle le fait rarement.
« --- Pour finir...
Peut-on affirmer que les cheminots soient, à
l’heure actuelle, les plus mal lotis ? Comment expliquer les armées de
jeunes, avec ou sans diplômes, désireux de rejoindre leurs rangs ?
Autre chose :
Imaginez qu’il faille bientôt délester l’État d’une charge énorme.
Choisiriez-vous les transports... ou la police ?
Les transports... ou l’armée ?
Les transports... ou l’éducation ?
Les transports... ou la santé ? »
Je
ne choisis pas entre le pire et le moins pire, pas quand ce choix est à
la fois forcé et illégitime. Pendant que des nations entières souffrent
du chômage et bradent tous les biens publics acquis au fil des siècles,
certains, très peu nombreux, cumulent des milliards dont ils n’ont
objectivement pas besoin pour vivre. J’ai rien contre le fait que
certains gagnent plus, c’est normal aussi de valoriser le travail. Mais
je pense comme Chouard que ces gens-là sont "malades" et qu’on n’a pas à
les laisser nous piller de la sorte. Mon choix se porterait sur un État
jouant son rôle de contre-pouvoir et assurant le minimum de
redistribution pour éviter qu’à force de tout vendre, nous n’ayons plus
rien et qu’un chaos à la syrienne s’installe. Et si ça fait de moi un
méchant rouge que de le dire, un idéologue ou que sais-je d’autre, tant
pis ! C’est juste ça ou l’effondrement dans le sang que chacune de "vos"
solutions ne peut que nous apporter. Je dis "vos" mais je devrais
plutôt dire "leurs" parce que le génie des oligarques en place,
justement, c’est de vous réduire à ces choix qui n’en sont pas vraiment.
En gros : tu préfères qu’on te la mette d’abord dans la bouche ou
ailleurs ? (Pardon pour la vulgarité.) Je vous donne mon idée, Éric :
vous choisirez l’une ou l’autre de ces options pour seulement quelque
temps plus tard choisir la suite. Ils prendront tout dans l’ordre que
vous déciderez.
« PS : Au sujet de votre exemple entre Free et Orange. À plusieurs
reprises vous avez mentionné le hold-up de Free par rapport à Orange. Je
peux vous garantir que le mec de Free est une véritable star dans
tous les milieux sociaux ! Ce néo-libéral a cassé les prix, foutu la
merde, lancé le principe des box et le tout-en-un... Qu’importe la
qualité aux usagers ? Peu leur chaut, ils butinent, changent chaque
année de prestataire. Le seul critère retenu : les prix tirés vers le
bas. Et ça, c’est dû à Free, sûrement pas à Orange dont les hotlines
laissent parfois également à désirer (je précise que je suis chez
Bouygues après avoir été Orange, puis Free, et que c’est aussi chaotique
que les autres. Et dans un mois, je passe à Numéricable). »
Je
suis chez Orange et je n’ai jamais eu de problème avec la hotline. En
revanche j’ai plusieurs connaissances qui récemment, sont passés chez
Free pour le fuir presque aussitôt. Ce ne sont que des exemples et ils
ne font pas la règle, mais ça ne change rien à la logique de mon
raisonnement. De plus il est encore très tôt pour juger de l’effet de
cette mise en concurrence, ça fait combien de temps que Free est sur le
marché ? Le problème tel que je le perçois — je me trompe peut-être —,
c’est que les conséquences ne sont pas visibles de suite. Pour l’instant
c’est bien, les prix tirés vers le bas, et puis ça tombe nickel vu que
les gens n’ont plus d’argent. Je pense que ça tiendra comme ça en mode
magique, en mode "on rase gratis", jusqu’à ce qu’on réalise — d’ici dix,
vingt ans ? — qu’on ne fait plus assez de recettes pour entretenir un
réseau qui aura vieilli. Un peu comme EDF et la "fée électricité",
devenue "fée-lation" (je suis d’humeur grivoise :p), qui après nous
avoir foutu partout des centrales "sûres" pour une énergie "pas chère",
nous explique maintenant que les prix doivent augmenter pour entretenir
les mêmes centrales devenues vétustes et — même s’ils ne l’admettent pas
— potentiellement dangereuses. Bah là on fait pareil avec la super 4...
5... 6G permettant de surfer si t’as les moyens de payer l’i-Phone, on
fait du mieux, du beau, plus puissant et moins cher, la surenchère du
cosmétique et pas besoin d’être un génie pour comprendre que quand le
prix baisse et que le service "visible" augmente, il y a toujours
d’autres trucs qu’on néglige à côté.
Mais je me trompe peut-être, l’ami — en fait je l’espère. On en reparlera dans vingt ans si vous voulez (à condition bien sûr qu’on survive à la guerre civile).
Bien cordialement.