Morpheus,
à la lecture de votre message de 11h11, je vois clairement que vous butez sur un dogme auquel vous ne voulez pas déroger. Vous considérez la société sous le couvert du contrat social signé par un ensemble d’ayants droits interchangeables. Je sais que vous ne niez pas que les êtres soient différents et qu’ils aient à un instant donné des capacités différentes, mais vous partez du principe que tout le monde peut arriver au même niveau de compétence en tout, qu’un tel niveau n’est affaire que de volonté des individus (ce que micnet appelle libre-arbitre) et des bâtons qu’on leur met dans les roues (déterminisme social, dixit micnet). Mais le fait que la disparité des caractères et des capacités innées puissent jouer, vous l’oblitérez totalement. Partant, vous êtes enferrés dans l’égalité totale, sans voir que celle-ci n’est QUE formelle. Exemple : vous vous référez souvent aux Grecs. Sur le Pnyx, vous savez très bien que malgré quelques milliers de citoyens présents, seuls quelques dizaines étaient en mesure de prendre la parole, de parler distinctement, clairement, à haute voix et en usant des bons mots pour convaincre, devant l’assemblée de leurs concitoyens. Et pourtant, ils disposaient comme vous le savez de l’iségoria. L’immense majorité des citoyens se contentaient, lors des débats, d’approuver ou non, de manière passive, tributaires qu’ils étaient des grands maîtres de rhétorique. Là, déjà, l’égalité n’était que formelle.
De manière générale, je pense que toute votre réflexion est traversée par cet impératif égalitaire, qui vous fait vous tourner vers l’histoire de manière totalement anachronique. Les Grecs savaient très bien que l’égalité qu’ils promouvaient était purement formelle. La preuve, lorsqu’il s’agissait des magistratures militaires, les plus "sérieuses", ils abandonnaient sans état d’âme l’égalité formelle et étaient bien contraints de choisir "sérieusement" un homme capable, démocratie ou pas démocratie. Cette exception est déjà, en soi, la preuve manifeste que le principe d’égalité n’a que des vertus pacifiantes mais qu’il ne s’appuie sur aucune réalité tangible. Son unique légitimité repose sur la peur (elle, très réelle et légitime) que nous avons, toutes et tous, d’être soumis à un tyran. À partir du moement où nous mettons le peuple au pouvoir (et le peuple Morpheus, c’est TOUT LE MONDE, même les gens qui vous débectent ou qui ont le mauvais goût de très bien gagner leur vie), cet impératif d’égalité devient secondaire, voire contre-productif.
Ensuite, il est curieux que vous demandiez un retour en force de la politique et que vous la considériez en même temps avec si peu d’égards. Ainsi êtes-vous disposé à reconnaître qu’un chirurgien exerce une activité spécifique demandant la mise en application d’un certain savoir, mais vous refusez catégoriquement d’appliquer cette même logique en politique. Je pense que votre dogme de l’égalité n’est pas pour rien dans cette contradiction, car c’en est une. Vous ne pouvez pas m’opposer l’argument de la technocratie (que j’abhorre tout autant que vous) et devriez rester dans la nuance : entre les technocrates et les parfaits candides, nous avons de quoi faire. Nous tous ici présents, par exemple, sommes clairement mieux disposés que bon nombre de nos concitoyens, en partie parce que nous nous posons des questions qui ne viendront pas à l’idée de certains, qui emmerdent carrément certains autres, etc.
Vous semblez avoir du mal, Morpheus, avec le mot "compétence". Pour vous, un être compétent est forcément appointé pour cela, il ne peut être que professionnel, donc oligarque en puissance. Eh bien non ! L’amateur est à mi-chemin entre le pro et le béotien : il connaît mais n’est pas mercenaire. C’est lui et ses semblables qu’il faut aller chercher, par roulements successifs. Et ne vous inquiétez pas, il aura en effet, et tout de même, beaucoup de choses à apprendre.
Enfin, au sujet de la vitesse en politique, vous avez tort de m’opposer la Reduction ad Dictatorum, vous valez mieux Morpheus. Le temps est en effet un facteur important, et à ne surtout pas négliger. Sauf que vous surestimez vos semblables, que certains problèmes demandent quand même une certaine diligence, et que surtout, surtout, il faut nourrir la bête Morpheus, l’opinion publique qui gronde à tout bout de champ, pour le moindre pet de travers et qui, elle, ne tolèrera pas vos arguments sur le temps long. Lorsque l’opinion veut quelque chose, elle l’exige. Et lorsqu’elle s’en remet à des dirigeants (choisissez un terme plus consensuel si vous le voulez), elle n’admet pas et ne comprend pas le temps différé et l’effort au long cours.
Vous voulez en finir avec le régime représentatif ? L’opinion publique devra, elle aussi, finir de régner.