Anar de droite, bobo... tout ça ce sont des étiquettes produites par la mode intellectuelle et l’air du temps qui ne répondent à aucun critère sociologique ou politique précis.
Pour moi les "anars de droite" français sont de lointains héritiers de Chateaubriand et Tocqueville, d’une pensée révolutionnaire désenchantée qui ne croit pas au nouveau monde tout en étant intimement convaincu que l’ancien a perdu sa raison d’être.
"(...) je lamente les adversité de la race de saint Louis : pourtant, je suis obligé de l’avouer, il se mêle à ma douleur un certain contentement intérieur ; je me le reproche, mais je ne m’en puis défendre : ce contentement est celui de l’esclave dégagé de ses chaînes (...) forçat que je suis libéré des galères du monde et de la cour. Fidèle à mes principes et à mes serments, je n’ai trahi ni la Liberté, ni le Roi ; je n’emporte ni richesses, ni honneurs ; je m’en vais pauvre comme je suis venu : heureux de quitter une carrière politique qui m’était odieuse, je rentre avec amour dans le repos.
Bénie soyez-vous, ô ma native et chère indépendance, âme de ma vie !"
(Mémoires d’outre-tombe, livre IV)
Rien à voir en tout cas avec le libertarianisme US qui est d’essence démocratique et plutôt égalitariste. Les libertariens détestent justement les patriciens de la côté Est, les aristos - souvent francophiles - qui vivent un peu à l’écart de la foule, comme des vieux romains retirés dans leur domaine, en regardant nostalgiquement vers l’Europe.
On parle ici d’un individualisme aristocratique (section pinard-fromage) qui rejette inconsciemment les fondements rationnels de l’individualisme bourgeois. Car "l’anar de droite", à l’image de Chateaubriand, a le dégoût de la politique ; ses nombreuses aversions débouchent rarement sur une conscience politisée ou l’envie de bousculer l’ordre social. Au fond, l’anar de droite est content de lui-même (mais de manière polie, élégante et toute "intérieure") et estime que cela est suffisant dans un monde livré aux chamboulements. Il n’y a chez lui ni arrivisme social (dont Stendahl et Constant ont fourni les prototypes littéraires) ni sentiment humaniste et philanthropique (Hugo). En fait c’est quelqu’un qui ne croit ni à l’égalité ni à la liberté même s’il feint de s’affilier politiquement à un libéralisme modéré. Pour un anar de droite, la liberté est affaire de caractère, de race, et certainement pas de volonté : d’où ce rejet typiquement aristocratique de la richesse (qu’on ne trouve pas chez les libertariens américains) en tant qu’elle serait le "salaire de l’homme libre".
De ce point de vue, l’anar de droite n’est pas une version réaliste de l’anar de gauche, un utopiste qui aurait enregistré la faillite des grandes idéologies et qui prônerait à travers son attitude un individualisme sain et une morale pondérée par un pragmatisme assumé, voire une certaine forme de cynisme, mais plutôt un anarchiste qui a trouvé en lui-même une utopie - un refuge - que l’anarchiste de gauche prétend trouver dans la société.