Je n’ai pas eu le temps de regarder les vidéos de l’article, mais je trouve sa thématique très intéressante.
Le pari de Pascal est quelque chose qui m’a toujours dérangé, et semblé indigne d’un penseur aussi puissant. Si on choisit une vie dévote pour gagner le paradis, l’hypocrisie de la démarche saute aux yeux. Le christianisme, en mettant l’amour de Dieu au centre de la vie spirituelle, implique que cet amour ne soit pas forcément accompagné d’un espoir de récompense. L’amour est en fait sa propre récompense, comme la vertu, chez les stoïciens, n’a pas d’autre but qu’elle-même. A première vue, on serait donc tenté de dire que l’attitude de Marc-Aurèle est plus authentique et sincère que celle de Pascal.
Cependant, Jésus lui-même, dans l’Évangile (Marc 6,1-2) n’hésite pas à faire miroiter un petit bénéfice à ceux qui pratiquent la charité (c’est-à-dire l’amour). La religion catholique a de plus fait de l’espérance une des trois vertus théologales, au côté de la foi et de la charité. Alors, serait-ce que le discours religieux serait double ? Y aurait-il d’un côté un enseignement destiné au plus grand nombre, et qui, pour être assez accrocheur, promettrait un retour sur investissement, et de l’autre un enseignement qui prônerait l’amour sans contrepartie ? C’est en tout cas la démarche de Pascal, qui n’invente son pari que pour s’adresser aux libertins dans des termes qui leur parlent. Puisque la vie libertine est vaine, de même que tout autre, alors autant orienter cette vie vers Dieu (tout est vanité...c’est là le propos de l’Ecclésiaste), car au moins il y a une solution à cette vanité. Cependant, ce raisonnement ne coïncide nullement avec la pensée de Pascal en général, qui se caractérise par son tragique : l’Homme est une créature projetée dans un monde fini et imparfait, mais il porte un désir d’infini et de perfection qu’il ne peut combler. A lire Pascal, en dehors du pari, on a le sentiment que croire en Dieu ne résout rien, puisqu’au contraire cela ne fait qu’exaspérer cette tension tragique entre un désir d’absolu et l’impossibilité d’y parvenir. Mais pour Pascal, la vie dévote est la seule voie possible non pas parce que c’est une solution à un problème existentiel, mais parce que c’est la seule manière d’assumer dans toute sa mesure et tout son tragique ce problème existentiel. Le pari n’est donc pas un calcul timoré, mais au contraire un acte d’audace, qui consiste à dire "s’il faut vivre cette vie imparfaite, autant prendre pleinement conscience de cette imperfection, même si cela nous déchire", à miser son existence entière sur une conviction. A mon avis, il n’y a que sous cette optique là que le pari de Pascal reste cohérent avec le reste de sa doctrine. A présent, le point de vue de Marc-Aurèle, prudent et mesuré, semble bien plus fade en comparaison, puisque la vie bonne est choisie parce qu’elle semble préférable quelle que soit l’hypothèse envisagée sur la nature des dieux. Il n’y a pas d’engagement ici, mais une recherche de sécurité qui manque de panache.
Mais la démarche de Pascal, en promettant une récompense aux libertins, ne risque-t-elle pas d’aboutir à une foi qui manquerait son but, dans le sens où celle-ci atténuerait la déchirure tragique du croyant par l’espoir de la récompense ? C’est que Pascal croit aux vertus de l’imitation. En imitant la vie religieuse, on n’est pas forcément touché par la grâce, mais on se prépare à la recevoir. Ce que Pascal pense, en somme, c’est que ce n’est pas parce qu’on ne croit pas qu’il ne faut pas vivre dévotement. Et si on n’a pas conscience de la vanité tragique de l’existence, on peut au moins entamer sa démarche spirituelle en pesant les avantages et les inconvénients.