Je me permets de me glisser dans le débat.
A mon avis, la question de savoir si la hiérarchie est un fait naturel ou une construction n’est que d’une importance secondaire pour savoir vers quoi nous voulons faire évoluer la société, à moins de penser que notre seule chance de salut soit de revenir au modèle des sociétés dites primitives. Les dimensions de nos sociétés, ainsi que leur développement technologique, interdisent un retour à l’état dit primitif et à la collectivisation des activités, et cela ne vaut pas seulement pour l’âge actuel, mais était déjà vrai du temps de Sumer. Par conséquent, en ce qui concerne l’ordre, la question à se poser concerne davantage la nécessité de l’ordre au sein de nos sociétés, plutôt que son origine naturelle ou culturelle.
Qu’est-ce que l’ordre ? Quand votre bureau est désordonné, et que vous devez y trouver un document précis, vous mettez du temps à le trouver, alors qu’avec un bureau ordonné vous ne faites aucun effort pour mettre la main dessus. C’est pourquoi j’aurais tendance à dire que l’ordre est un état qui minimise l’énergie de l’activité humaine. Une société ordonnée serait une société où les dépenses d’énergie inutile seraient réduites autant que faire se peut. Il n’y aurait par exemple pas de députés qui voteraient des lois pour imposer une taille minimale aux concombres, de publicitaires qui feraient des études coûteuses pour déterminer quel carton de lessive est le plus vendeur, de lourdeurs administratives qui font de chaque démarche un parcours du combattant. L’ordre est donc une organisation qui permet une actualisation maximale des potentialités d’une société donnée (ce qui est très marxiste comme point de vue). Il ne s’agit pas d’un ordre policier, institué pour que rien ne dépasse. Si on reprend l’image du bureau, vous avez des gens dont le bureau semble désordonné, mais qui s’y retrouvent parfaitement dans leur désordre, qui savent précisément où se trouve chaque chose, et a contrario, des personnes tenant un bureau très propre peuvent être en réalité désordonnées et mettre du temps à trouver ce qu’elles cherchent. La question de l’ordre implique donc que chaque personne occupe l’activité pour laquelle il est le plus doué, ce qui est un marché gagnant-gagnant entre l’individu et la société puisqu’ainsi la société bénéficie du travail de gens compétents, et que ceux-ci parviennent à s’épanouir dans leur activité. Il est donc évident que des personnes occuperont davantage une position manuelle, et d’autres une position intellectuelle. Mais est-ce que cette répartition implique une hiérarchie ? Pas forcément, si on ne décide pas que l’intellectuel est supérieur au manuel. La hiérarchie apparaît donc dès qu’on donne un sens aux choses, et qu’on définit donc des préférences. Par conséquent, la question de la hiérarchie se pose par rapport au sens que nous voulons donner à la vie humaine et à la société. Si, comme Gollum, vous pensez que le sens de la vie est avant tout spirituel, alors la caste des prêtres se trouvera de facto en haut de la hiérarchie, car elle occupe alors le poste qu’on a reconnu comme le plus essentiel. Au contraire, si on décide que le plus important est la jouissance matérielle, on aura une société dirigée par les marchands.
En conclusion, je dirais que l’ordre est une chose qui peut être objectivée, puisqu’elle concerne davantage l’efficacité d’une société (à tous les niveaux, pas seulement économique), mais que ce n’est pas le cas de la hiérarchie, qui suppose déjà des valeurs. C’est pourquoi, dès lors qu’on combat pour des valeurs, on lutte en fait pour une hiérarchie.