Une partie de l’opinion publique française est réticente à l’idée
d’accueillir des réfugiés. Comment analysez-vous cette réaction ?
Le peuple français est méprisé depuis que Mitterrand a converti le
socialisme à l’Europe libérale en 1983. Ce peuple, notre peuple, mon
peuple, est oublié au profit de micropeuples de substitution : les marges
célébrées par la Pensée d’après 68 – les Palestiniens et les
schizophrènes de Deleuze, les homosexuels et les hermaphrodites, les
fous et les prisonniers de Foucault, les métis d’Hocquenghem et les
étrangers de Schérer, les sans-papiers de Badiou. Il fallait, il faut et
il faudra que ces marges cessent de l’être, bien sûr, c’est entendu,
mais pas au détriment du centre devenu marge : le peuple old school
auquel parlait le PCF (le peuple qui est le mien et que j’aime) et
auquel il ne parle plus, rallié lui aussi aux dogmes dominants.
Est-ce « ce peuple » qui vote Marine Le Pen ?
C’est à ce peuple que parle Marine Le Pen. Je lui en veux moins à
elle qu’à ceux qui la rendent possible. Ce peuple old school se voit
marginalisé alors que les marges deviennent le souci français
prioritaire, avec grandes messes cathodiques de fraternités avec les
populations étrangères accueillies devant les caméras du 20 heures. Si
ce peuple pense mal, c’est parce que nombreux sont ceux qui l’aident à
mal penser. Qu’un paysan en faillite, un chômeur de longue durée, un
jeune surdiplômé sans emploi, une mère seule au foyer, une caissière
smicarde, un ancien avec une retraite de misère, un artisan au bord du
dépôt de bilan disent : « et qu’est-ce qu’on fait pour moi pendant ce
temps-là ? », je n’y vois rien d’obscène. Ni de xénophobe. Juste une
souffrance. La République n’a pas à faire la sourde oreille à la
souffrance des siens.
Jean-Pierre Le Goff évoque « un journalisme sans scrupule qui se
prend pour un redresseur de torts d’un peuple qu’il juge insensible et
lâche ». Partagez-vous ce point de vue ?
Je souscris à toutes les analyses de Jean-Pierre Le Goff. Je suis un
lecteur de son œuvre et il est l’analyste le plus juste de ce qui
advient. Sur Mai 68 comme « héritage impossible », « le gauchisme
culturel », la fin des villages, « la barbarie douce » qui triomphe à
l’école, sur la gauche à l’épreuve du pouvoir, il est l’analyste le plus
lucide qui soit. Si la gauche voulait des idées, elle pourrait en
trouver chez cet ancien élève de Claude Lefort – qui incarnait en son
temps, à Caen dans les années 1970, une gauche autogestionnaire, la
mienne.
Dans un entretien croisé avec François-Xavier Bellamy paru dans le
Figaro du 25 mars 2015, vous évoquez la « fin de notre civilisation »…
Oui, bien sûr. Depuis que je travaille cette hypothèse et que je la
confronte moins aux livres qu’à la réalité, soit une dizaine d’années,
tout paraît me donner raison : du faux printemps arabe, véritable hiver
des peuples concernés, à l’instauration du califat avec État Islamique,
en passant par cette idée qu’il nous faut désormais accepter de vivre
avec en tête cette idée que le terrorisme fait désormais partie de notre
quotidien, en passant, aujourd’hui, par ces mouvements massifs de
peuples qui fuient l’anarchie crée par l’Occident chez eux, mouvements
qui ne seront pas sans effets historiques sur la civilisation
judéo-chrétienne, je ne vois rien à retrancher à ce que je disais à
François-Xavier Bellamy dans notre dialogue.
http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/09/10/31003-20150910ARTFIG00382-michel-onfray-on-criminalise-la-moindre-interrogation-sur-les-migrants.php