Dans
les mois suivants ce discours, il mettra en tous cas à la porte la moitié des
directeurs de la CIA, dont son chef emblématique de l’époque Allen
Dulles, grand ami des Rockefeller au demeurant, et qu’on retrouvera
d’ailleurs ensuite étonnamment, c’est pas une blague, en tant que
membre de la commission Warren.
Au
moment de ce discours, Kennedy est à la Maison Blanche depuis quatre
mois seulement, et il a donc vraisemblablement dû prendre le train
en route sur le dossier Cubain. J’imagine qu’il doit avoir
l’impression de s’être fait roulé par certains, et s’il doit
assumer ses responsabilités en tant que président, il semble évident
qu’il a des comptes à régler et qu’il entend le faire savoir. Bien
sûr, il ne risque pas de balancer la sauce ouvertement en disant que
la CIA est hors de contrôle et que certains cercles d’influence
économiques (qui ont d’ailleurs contribué à son élection) sont
des pourris dégénérés. Non, ça ferait désordre. Vu
la gravité de l’épisode Cubain, on peut en fait éventuellement
s’attendre à un discours contenant plusieurs degrés
d’interprétation, et justement parce que le public sont les
éditeurs, y voir un bémol sur la démagogie habituellement réservée
aux foules anonymes.
On
peut donc supposer que derrière l’ambiguïté de
ces propos, vu son public et le contexte, il énonce en réalité une
mise en garde relativement explicite du danger que représente pour
la nation les agissements irresponsables de certains, surtout en ces
temps de guerre froide et vu la puissance Russe. Et ça, c’est parce
qu’il y a déjà à l’époque un état profond très influent qui
fait ce que bon lui semble. Les présidents passent, eux restent, et
c’est bien à cela que fait face Kennedy, quatre mois seulement
qu’il est président et il est déjà enlisé dans un monstrueux
merdier politique avec lequel il n’a l’origine rien à voir. D’ailleurs à ce sujet, et comme mentionné plus haut, la teneur
du discours de sortie de son prédécesseur est sans ambiguïté :
Dwight
D. Eisenhower, lors de ses adieux en tant que président, le 17
janvier 1961 :
"Cette
conjonction d’une immense institution militaire et d’une grande
industrie de l’armement est nouvelle dans l’expérience américaine.
Son influence totale, économique, politique, spirituelle même, est
ressentie dans chaque ville, dans chaque parlement d’État, dans
chaque bureau du gouvernement fédéral. Nous reconnaissons le besoin
impératif de ce développement. Mais nous ne devons pas manquer de
comprendre ses graves implications. Notre travail, nos ressources,
nos moyens d’existence sont impliqués ; ainsi en va-t-il de la
structure même de notre société."
"Dans
les prises de décision de l’État, nous devons donc nous garder de
toute influence injustifiée, qu’elle ait ou non été sollicitée,
exercée par le complexe militaro-industriel. Le risque potentiel
d’une désastreuse ascension d’un pouvoir illégitime existe et
persistera."
L’épisode
Cubain fut un tournant majeur pour la carrière de JFK, et à n’en
pas douter un chapitre qui pèsera très lourd dans son assassinat
ultérieur, et ce bien plus que le contenu de ce discours à mon
avis, aussi éloquent puisse t-il être, car à partir de là, en
parallèle de son extraordinaire popularité grandissante auprès du
public, une extrême antipathie commencera à être cultivée à son
endroit dans différents cercles d’influences, disons dans le deep et
semi-deep state.
A
la fin de l’année 63, de par son action politique globale depuis son
arrivée à la maison blanche, 2 ans et demi plus tôt, JFK s’était
mis à dos beaucoup, beaucoup de monde :
— Les
pétroliers Texans et l’industrie de l’armement, car ses choix
stratégiques en termes de politique intérieure et extérieure, son
« pacifisme » et son « gauchisme », étaient
partis pour nuire énormément à leurs affaires et à leurs projets
(peut être pas un hasard s’il s’est fait descendre à Dallas,
Texas).
— Une
bonne partie de l’armée et de ses généraux, qui depuis l’affaire
Cubaine, bouillonnaient contre lui.
— On
ajoutera les têtes pensantes de la CIA, qui bien que déchues,
gardèrent une certaine influence du fait de leurs réseaux existants
et de leurs fortunes personnelles, en particulier Allen Dulles, et
avec lui une cohorte d’agents dissidents.
— Dans
la même lignée, les exilés Cubains, bien-sûr, des hommes de main
tout-trouvés pour une éventuelle embuscade, et pour la plupart
convaincus de la traîtrise de Kennedy.
— Puis
ensuite les grands banquiers de Wall Street, à qui il avait promis
de démanteler la FED s’il était réélu. Oups !
— Et
enfin, et c’est là le chapitre souvent manquant, bien que
vraisemblablement celui qui fut le plus décisif dans son assassinat,
celui de la mafia, celui de la pègre Sicilienne, à qui Robert
Kennedy menait la vie dure depuis son arrivée au poste de ministre
de la Justice, car lancé depuis dans une grande campagne contre la
corruption et contre différentes de leurs affaires, ils ont donc
alors organisé une riposte...