Partie 3
C’est donc en pleine médiatisation hystérique
de l’affaire de Carpentras, dans un climat empreint de sérénité et propice à la
réflexion que la loi Gayssot est votée, moins de deux mois après la profanation
des sépultures juives encore présente dans tous les esprits. Quarante-quatre
ans plus tard, la « vérité officielle » sur les événements relatifs
aux seuls « crimes contre l’humanité » se réfère donc au compte-rendu
de jugement d’un tribunal militaire anglo-saxon de 1946 par une loi, il faut
bien le reconnaître, digne des pires régimes totalitaires. Un procès où les
vainqueurs ont jugé le vaincu et une époque où l’histoire de la Seconde Guerre
mondiale en tant qu’objet d’études et travaux universitaires en était au point
zéro. La république française avait supprimé la justice militaire de la Cour de
sûreté de l’État (loi du 4 août 1981), mais reconnaissait
maintenant l’Histoire militaire. Georges Clemenceau n’avait-il pas dit : « Il
suffit d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa
signification. Ainsi, la justice
militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la
musique ». Une société évoluée, « démocrate » et
libérale pouvait difficilement accepter qu’une telle disposition soumette le
débat public aux décisions d’un tribunal militaire, mais la France devenait le premier pays au monde à avoir définitivement statué et fixé un
événement historique par une loi spécifique. Une régression
intellectuelle et un sérieux coup porté au cartésianisme français. Une
« initiative » du député communiste d’autant plus paradoxale que les
60 millions de morts des régimes communistes dans les pays de l’Est, crimes principalement
commis par les bolcheviques et les staliniens en URSS, entre les famines et les
« goulags » opérationnels dès 1918, ne sont toujours pas
reconnus comme crimes contre l’humanité.
Les bolcheviques ont assassiné à eux seuls 20 millions de russes,
selon Alexandre Soljenitsyne – et d’autres –,
les bolcheviques ayant compté parmi leurs cadres plus de la moitié de camarades
d’origine juive : Conseil des Commissaires du Peuple (« Sovnarkom »),
Comité Central Exécutif, Commission Extraordinaire de Moscou (la Tchéka, police
secrète soviétique ancêtre du GPU – Guépéou –, du NKVD et du KGB)…, à commencer
par le chef de l’Armée rouge, Leiber Davidovich Bronstein, alias
Léon Trotski, aussi connu sous le pseudonyme de « boucher de Kronstadt »
(source : Alexandre Soljenitsyne dans « Deux siècles
ensemble, 1795-1995, tome 2 : Juifs et Russes avant la révolution », 2002). Alexandre Soljenitsyne, le célèbre dissident soviétique anti-communiste
(qualifié de fait d’« antisémite » les mêmes milieux) et prix Nobel
de littérature (1970) mondialement connu pour son ouvrage « L’Archipel du Goulag », n’avait
bénéficié d’aucune publicité en France pour la sortie des deux tomes de son
livre « Deux siècles ensemble », victime de l’autre forme de propagande des
médias français (presse écrite, radios, chaînes de
télévision) : la conspiration du silence. Un ouvrage documentaire pratiquement
passé inaperçu, basé sur les archives accessibles après la perestroïka, mais un
sujet hérétique frappé d’interdit par la super structure idéologique aux
affaires de la république française. Que dire du massacre de milliers d’officiers Polonais entassés dans les charniers de
la forêt de Katyn, des chrétiens dont l’idéologie communiste
n’était pas franchement la tasse de thé, attribué par une commission soviétique
du Tribunal militaire de Nuremberg à l’Allemagne et cautionné d’office par les
juges. Le massacre ne figure pas dans l’article 6c du jugement, mais l’article
6b : crimes de guerre. Mikhaïl Gorbatchev reconnut en avril 1990 la responsabilité exclusive des
Soviétiques dans le massacre, perpétré par le NKVD (ancêtre du KGB). Que dire des 70 millions de morts du Parti communiste chinois… L’asymétrie
des mémoires était frappante dans cette amnésie de la criminalité communiste.
« Devoir de mémoire »
dans un cas, devoir de l’oubli dans l’autre. Que dire encore des holocaustes nucléaires sur les populations
civiles d’Hiroshima et de Nagasaki… Si les absents avaient toujours tort, les
vainqueurs avaient toujours raison. Une loi qui symbolise en
revanche la repentance imposée aux Français pour les crimes commis par le
gouvernement de Vichy à l’égard des Juifs, répond à un clientélisme certain,
illustre la déliquescence du modèle français et consacre le communautarisme. La
« Gayssot attitude » se
heurta à l’opposition de droite et au Sénat qui contestèrent vivement
le projet de loi portant selon eux atteinte à la liberté d’expression (la recherche de la
vérité historique faisant partie intégrante de la liberté d’expression). La
proposition de loi fut rejetée trois fois par le
Sénat, les 11, 29 et 30 juin 1990. Parmi les hommes politiques, les
ministres Dominique Perben, Pascal Clément, François Fillon, Gilles de Robien
ainsi que Jean-Louis Debré, Pierre Mazeaud et Jacques Chirac. Parmi les anciens ministres de la Justice, Jean Foyer,
Jacques Toubon, Alain Peyrefitte et Simone Veil. Il ne s’agissait pas de permettre la
tenue de propos racistes ou antisémites en toute impunité, mais de laisser aux
chercheurs et historiens le soin d’établir la vérité historique. Avant d’être
un délit, la contestation des faits est d’abord une opinion et, en principe, la
liberté d’opinion et d’expression est protégée comme liberté fondamentale et
garantie par la Déclaration universelle des droits de l’homme, même si cela
pouvait paraître scandaleux. Simone
Veil, rescapée des camps de la mort, avait très justement tenu ces
propos : « On finira par se demander ce que nous
avons voulu cacher ! ».
Néanmoins, le Conseil constitutionnel ne fut saisi par aucun recours
parlementaire après le vote, à la grande surprise de nombreux
observateurs. Les représentants du peuple étaient figés de peur par
l’affaire de Carpentras.