Sur le libre arbitre - Ce n’est pas Spinoza .
Chaque homme apporte
en naissant, à des degrés d’ailleurs différents, non des idées et
des sentiments innés comme le prétendent les idéalistes, mais la
capacité à la fois matérielle et formelle de sentir, de penser, de
parler et de vouloir. Il n’apporte avec lui que la faculté de former
et de développer les idées, et comme je viens de le dire, une
puissance d’activité toute formelle, sans aucun contenu. Qui lui
donne son premier contenu ? La société. (Œuvres, I, 289-290, 71)
Chaque génération nouvelle trouve à
son, berceau tout un monde d’idées, d’imaginations et de sentiments
qu’elle reçoit comme un héritage des siècles passés. Ce monde ne
se présente pas d’abord à l’homme nouvellement né sous sa forme
idéale, comme système de représentations et d’idées, comme
religion, comme doctrine ; l’enfant serait incapable de le recevoir ni
de le concevoir sous cette forme ; mais il s’impose à lui comme un
monde de faits incarné et réalisé tant dans les personnes que dans
toutes les choses qui l’entourent, en parlant à ses sens par tout ce
qu’il entend et ce qu’il voit dès le premier jour de sa vie. Car les
idées et les représentations humaines, n’ayant été d’abord rien
que les produits des faits réels, tant naturels que sociaux, dans ce
sens qu’elles en ont été la réflexion ou la répercussion dans le
cerveau humain et la reproduction pour ainsi dire idéale et plus ou
moins judicieuse..… acquièrent plus tard, après qu’elles se sont
bien établies….. dans la conscience collective d’une société
quelconque, la puissance de devenir à leur tour des causes
productives de faits nouveaux, non proprement naturels, mais sociaux.
Elles finissent par modifier et par transformer, très lentement il
est vrai, l’existence, les habitudes et les institutions humaines, en
un mot tour. les rapports des hommes dans la société, et par leur
incarnation dans les choses les plus journalières de la vie de
chacun, elles deviennent sensibles, palpables pour tous, même pour
les enfants. De sorte que chaque génération nouvelle s’en pénètre
dès sa plus tendre enfance, et quand elle arrive à l’âge viril, où
commence proprement le travail de sa propre pensée, nécessairement
accompagné d’une critique nouvelle, elle trouve en elle-même aussi
bien que dans la société qui l’entoure, tout un monde de pensées
ou de représentations établies, qui lui servent de point de départ
et lui donnent en quelque sorte la matière première ou l’étoffe
pour son propre travail intellectuel et moral. (OEuvres, I, 291 à
293, 71)
Toutes ces idées qu’il
trouve incarnées dans les choses et dans les hommes, en naissant, et
qui s’impriment dans son propre esprit par l’éducation et par
l’instruction qu’il reçoit, avant même qu’il ne soit arrivé à la
connaissance de soi-même, il les retrouve plus tard consacrées,
expliquées, commentées par les théories qui expriment la
conscience universelle ou le préjugé collectif et par toutes les
institutions religieuses, politiques et économiques de la société
dont il fait partie. Et il en est tellement imprégné lui-même, que
fut-il ou non personnellement intéressé à les défendre en est
involontairement, par toutes ses habitudes matérielles,
intellectuelles et morales, le complice.
Ce dont il faut
s’étonner, ce n’est donc pas de l’action toute-puissante que ces
idées, qui expriment la conscience collective de la société,
exercent sur la masse des hommes ; mais bien au contraire, qu’il se
trouve, dans cette masse, des individus qui ont la pensée, la
volonté et le courage de les combattre. Car la pression de la
société sur l’individu est immense. (OEuvres,
I, 294-295, 7I)
L’homme ne crée pas la
société, il y naît. Il n’y naît pas libre, mais enchaîné,
produit d’un milieu social particulier créé par une longue série
d’influences passées, de développements et de faits historiques. Il
porte la marque de la région, du climat, du type ethnique, de la
classe à laquelle il appartient, des conditions économiques et
politiques de la vie sociale, et finalement, du lieu, de la ville ou
village, de la maison, de la famille et du voisinage où il est né.
Tout cela détermine
son caractère et sa nature, lui donne un langage défini, et lui
impose, sans qu’il puisse y résister, un monde tout fait d’idées,
de coutumes, de sentiments, de perspectives mentales, et le place,
avant que sa conscience ne s’éveille, dans une relation
rigoureusement déterminée de parenté avec le milieu social
environnant. Il devient organiquement un membre d’une certaine
société, enchaîné à elle intérieurement et extérieurement,
pénétré jusqu’à la fin de ses jours de ses croyances, de ses
préjugés, de ses passions et de ses coutumes. (Maximoff, 159, 70)
... la pression de la société sur l’individu est immense, et il n’y a point de caractère assez fort, ni d’intelligence assez puissante qui puissent se dire à l’abri des atteintes de cette influence aussi despotique qu’irrésistible.