Rien de vaut une petite histoire pour résumer tout ça... et
pour fouetter les traînards !
T’ien Ouvre-l’esprit
alla trouver le duc Wei de Tcheau. Celui-ci demanda :
- J’ai beaucoup
entendu parler de Maître Invocateur-des-Reins ; or il m’est venu aux
oreilles que vous avez étudiez sous sa férule. Qu’en avez-vous appris ?
- Oh ! vous
savez, dit Ouvre-l’esprit, je n’ai fait que manier le balai et tenir la cour
propre. Qu’aurai-je pu apprendre ?
- Allons,
pas de faux-fuyants, dites-moi ce que vous en avez retenu.
- Voilà
ce que j’ai surpris de son enseignement. Le maître disait que le sage nourrit
son principe vital comme le berger conduit son troupeau : il fouette les
traînards. Il y avait au Lou, répondit Ouvre-l’esprit, un anachorète du nom de
Chan le Léopard qui vivait réfugié dans une grotte à flanc de falaise, se
sustentait d’eau claire et n’avait aucun commerce avec les hommes. À
soixante-dix ans il conservait le teint d’un nouveau-né. Malheureusement, il
trouva sur son chemin un tigre affamé qui le tua et le dévora. Il y avait aussi
un certain Tchang Yi, homme plein de componction et de réserve, qui chaque fois
qu’il passait devant une noble demeure pressait le pas en marque de déférence.
Arrivé à l’âge de quarante ans, il contracta une fièvre et mourut. Léopard,
obnubilé par l’hygiène interne, subit l’attaque extérieure d’un tigre, tandis
que Tchang Yi qui accordait tant de soin au maintien extérieur fut miné de l’intérieur par la maladie. Aucun de ces
deux hommes ne sut « fouetter les traînards ».
On considère qu’une route est peu sûre lorsque de
temps à autre un voyageur est égorgé par des
brigands ; alors père et fils, aînées et cadets se mettent en garde et
l’on s’y aventure qu’accompagnée d’une nombreuse escorte,
faisant preuve ainsi de sagesse. Mais personne ne sait prendre garde au lit et à la
table, dont pourtant on a le plus à redouter, n’est-ce pas là une grave erreur ?