Pour revenir
sur le propos de Geoffroy de Lagasnerie, il faut comprendre qu’il se situe dans
un camp, celui de la gauche. On peut détester la gauche mais ça ne remet pas en
question son propos qui est en réalité valable pour tous les camps politiques. Il
parle de l’idée pour un camp de retrouver une certaine autonomie de penser
relativement à l’agenda des autres, il parle de l’importance de penser par
soi-même, pas individuellement, mais en groupes affinitaires, en refusant de se
laisser embarquer dans des débats oiseux (journalistiques) où on se fait
embabouiner dans des problèmes dénués de sens. Parce que ce qu’il vise ici ce
sont les grands médias.
Je me
rappelle avoir vu fin 2018 début 2019 des débats tv dans lesquels on invitait
des Gilets jaunes. C’était effarant, un véritable cirque, ils étaient
ridiculisés dans toutes les largeurs, tout le dispositif médiatique dont parle
Bourdieux dans
cet article était présent pour les tourner en dérision. C’était pénible à
voir, beaucoup de leurs soutiens s’arrachaient les cheveux, avaient envie de tout
casser en se demandant pourquoi ces GJ acceptaient ces invitations à « débattre »
( c’était plus des humiliations et des invectives qu’autre chose). Moi j’y
voyais du positif, c’était pour moi un véritable révélateur susceptible de
marquer les esprits, les classes supérieures avaient montré leur véritable visage
et je le voyais comme une victoire. Mais de la perspective des gens qui pensent
comme Lagasnerie, c’est une perte de temps. Et je comprends ce point de vue. On
peut penser qu’au lieu de débattre avec des journaleux payés par des milliardaires
qui mettaient sur la table des sujets sans queue ni tête ( comme l’antisémitisme),
les GJ auraient dû se concentrer à développer et formuler une pensée qui s’autonomiserait
des préoccupations et des récits journalistiques.
Voyez, là il
suffirait d’intervertir « gauche » et « GJ » pour que le fond
propos de Lagasnerie devienne beaucoup plus audible dans les écosystèmes
idéologiques qui détestent la gauche mais qui ont de l’affection pour les GJ. C’est
pour ça que je dis que la logique qu’il développe pourrait s’appliquer à n’importe
quel camp ( et qu’on le veuille ou non les GJ sont un camp politique, avec des
alliés, des adversaires et des ennemis) et qu’elle n’a rien à voir avec le
totalitarisme.
Après, il y’a
les gens qui détestent la logique des camps et l’antagonisme politique, des
gens qui aspirent à l’idéal d’une société pacifiée dans laquelle tout le monde
se sent solidaire, rame dans le même sens et qui ferait du corps social une
entité homogène, unie et indivisible. Pour moi, c’est une fiction, il existe dans les sociétés humaines des aspirations
politiques, des intérêts, des paradigmes, des visions de la communauté et de l’humanité
antagoniques et parfois irréconciliables. Et les gens se regroupent par affinité
en constituant des camps politiques. Reconnaitre ces fractures et la conflictualité
sociale qui en découle est le premier pas vers le paradigme machiavélien qui
est le mien. Geoffroy de Lagasnerie essaie de faire imploser toutes ces fictions
unificatrices et tente de remettre l’idée d’antagonisme au gout du jour et sur
ce point, je suis totalement d’accord avec lui. Je trouve juste qu’il pousse
l’antagonisme beaucoup trop loin et que le réduire à l’antithèse gauche/droite
n’est pas pertinent.