On l’appelait Télé paris, d’Emmanuel Lemieux (éd. de l’Archipel)
Histoire secrète des débuts de la télévision française (1936 - 1946)
La légende républicaine voudrait que la télévision française soit née en 1949. Avec nos idoles nationales bien connues. Sortis du néant, en quelque sorte. Bien loin des affres des heures les plus sombres de notre histoire, sans trop de généalogie. Sortis de la cuisse de Jupiter, mais sans reconnaître non plus Jupiter. Bref, de l’autogenèse. C’est toujours mieux quand on a honte de son passé ou que l’on est incapable de l’assumer.
Et si tout simplement l’histoire était un peu plus compliquée ? Si par exemple on nous disait que la genèse de cette aventure est « européenne » dans un acception de ce terme qui ne nous convient pas forcément. Ou la réalité rattrape, voire dépasse la fiction.
En 1946, sur le lac de Constance dans la zone d’occupation française peut-on imaginer que des officiers du renseignement Français convoquent un ancien officier de la « propaganda staffel », responsable des émissions de la Fernsehender Paris.
A ce sujet il peut être intéressant de noter ce qu’en disait Edgar Morin qui s’y trouvait alors : « Pour schématiser on peut dire que 1 : les ministres donnent des instructions au commissariat qui exécute selon son plaisir ; 2 : Le commissariat donne des instructions au général Koenig qui exécute selon son plaisir ; 3 : Le général Koenig s’occupe de contrôler ou de désavouer des ordres donnés par M Laffon ; 4 : M Laffon donne des ordres qui ne sont pas exécutés par ses roitelets ou se borne à laisser faire ses directeurs généraux ; 5 : Les roitelets s’assurent des point d’appui à Baden Baden et n’en font qu’à leur tête ».
Entre Courteline et le gouvernement socialiste d’aujourd’hui, toute suite logique ne serait que le fruit du hasard, sans nécessité aucune.
Et tout cela pourquoi ? Simplement parce que c’est là qu’est convoqué un certain Kurt Hinzmann qui fut pendant l’occupation capitaine de l’armée d’occupation, responsable de Télé-Paris, dont les studios se trouvaient rue Cognacq-Jay et qu’il convenait de faire revenir à Paris pour relancer cette aventure.
Au début du siècle, la compétition était rude entre Français, Anglais et Allemands, rivalisant d’inventivité et de passion créatrice scientifique, pour mettre au monde cette nouvelle invention de la science occidentale. En 1881, un notaire du Pas-de-Calais invente le « telectroscope » qui sera l’ancêtre du magnétoscope. En cette même année, l’Académie des sciences affirmera que « le problème de la transmission électrique des images est une utopie irréalisable ». Ce qui est un utopie irréalisable, c’est plutôt de remettre en cause les institutions en France, de quelque nature qu’elles soient.
Sautons quelques années, nous sommes en 1936 et arrêtons-nous sur la photo de famille de Montrouge. A l’extrême-gauche de la photo, René Barthélémy, le père de la télévision française, puis M.Harbicht, directeur du Reichsrundfunk (RRF), André Fortin directeur de la CDC (compagnie des compteurs et matériels d’usines à gaz), M. Poincelot représentant des PTT, M. Nestel représentant de la Radiodiffusion allemande, M.Karolus grand patron de la télévision nationale allemande, et Jean le Duc directeur général de la CDC ; en outre Fritz Schroder pionnier de la recherche sur l’audiovisuel et son homologue américain Zworikyn, inventeur de l’iconoscope et partisan de la télévision électronique contrairement aux Français.
Les partenaires s’engageaient à mutualiser leurs efforts de recherche et à échanger leurs brevets. Après avoir encouragé cet accord majeur, Mandel sera l’un des très rares hommes politiques de la IIIème République à s’opposer à la remilitarisation de la Rhénanie. Qui, si elle avait été accomplie, aurait été de l’aveu même d’Hitler une défaite cuisante pour lui. Trop facile après de reporter sur le régime de Vichy la faute de la lâcheté de la IIIème République.
Il est à noter qu’un des principaux défenseurs de la télévision en France, à l’époque, est Georges Mandel (nom de jeune fille de sa mère pour éviter de porter celui de Rothschild, nom de famille de son père, simple tailleur au demeurant), ministre des PTT de l’époque. Le Front populaire n’aura pas l’intelligence de continuer sur ses brisées après sa venue au pouvoir. Il est vrai que la France bénéficie à l’époque du plus puissant émetteur du monde qu’est la Tour Eiffel.
Parmi les opposant classiques pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour on retrouve, déjà, les syndicats toujours visionnaires. Le syndicat de l’époque s’indigne du coût de 6 millions d’investissement et s’étrangle d’indignation à l’idée des éléments privés tels la CDC ou la SFR (déjà..) s’introduisent aussi facilement dans un ministère : « Ce trust est aussi l’adversaire acharné du monopole d’état des PTT. » À l’encontre du ministre Mandel nos courageux syndicalistes n’oublieront pas les bonnes vielles caricatures antisémites.
Ce ouvrage est la reprise d’un autre traitant du même sujet Cognacq-Jay 1940 publié en septembre 1990.
Sa conclusion : « Avant l’école des Buttes-Chaumont, formule proposé par un journaliste, il y eut l’école de la rue Cognacq-Jay qui avait sur la seconde le mérite d’avoir tout inventé ».
Ce livre nous raconte cette aventure non politiquement correcte, parfois très surprenante, mais fondée sur des faits et …vraie.
Tags : Télévision
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