@maQiavel
Je vous mets en exergue un extrait d’article de Pierre-André Taguieff, sociologue, qui explique plutôt bien ce "changement de société" et ce basculement idéologique, et sociologique, qui s’est opéré à partir des années 80 :
http://www.nouveau-reac.org/textes/pierre-andre-taguieff-multiculturalisme-et-communautarisme-devant-les-principes-republicains/
"On a pu assister en France, dans les années 1980 et 1990, à la conversion d’une partie de l’intelligentsia – des intellectuels de gauche – au modèle de la société multicommunautaire ou multicommunautariste, dite souvent société multiculturelle ou pluriethnique, et parfois multiraciale. À considérer le discours de ses partisans et célébrateurs, le modèle multicommunautariste est défendu à la fois comme méthode de lutte antiraciste et comme formule de remplacement de l’État-nation à la française, jugé désuet, « archaïque » ou inadapté aux conditions de la globalisation des échanges, censée ouvrir l’âge du postnational et de l’existence trans-frontières du nouvel humain planétaire, « mobile » et « métissé ». Il importe de pointer le nœud du multicommunautarisme et du postnationisme, en ce qu’il assure la cohérence d’une nouvelle vision irénique de l’Histoire : l’avènement des sociétés multiculturelles et/ou pluriethniques est perçu comme la bonne nouvelle de l’époque qui vient, à l’heure dite de la « transition vers » le postnational. Cette vision nouvelle de « l’avenir radieux » implique une série de substitutions, dont les principales sont les suivantes : du gouvernement (national) à la gouvernance (idéalement cosmopolite), de l’État fort à l’État disparaissant, de la citoyenneté nationale à la citoyenneté sans frontières. Cette conversion à l’utopie de la « mondialisation heureuse » d’une fraction importante de l’élite politico-intellectuelle, au nom du « pluralisme » ou de la « tolérance » et des « idées progressistes », requiert un examen critique, qui paraît d’autant plus urgent que ladite conversion constitue l’un des indices de l’américanisation ou, plus exactement, de l’anglo-saxonisation culturelle de l’Europe, processus néo-colonial non reconnu comme tel du fait que lesdites élites, ayant abandonné l’exigence de la lucidité critique et soumises au terrorisme intellectuel pesant sur tout attachement national, se sont massivement ralliées aux valeurs et aux normes de la mondialisation « plurielle », serait-ce à travers un européisme de bon ton. Ce qui est ainsi importé en Europe par les élites « progressistes », en dépit de leur antiaméricanisme rabique, c’est l’une des dimensions les plus contestables de la civilisation américaine mondialisée, soit le plus efficace moyen de provoquer la désintégration conflictuelle des communautés politiques...Le multiculturalisme politique – ou la politique des identités – se fonde sur un principe fondamental, cellui du respect inconditionnel du « droit à la différence » des communautés minoritaires, présumées victimisées ou victimisables, revendiquant le droit de vivre et de penser selon leurs valeurs et leurs normes identitaires respectives. Le modèle républicain de la nation ou, plus précisément, au modèle de la nation civique, idéal politique illustré imparfaitement, sur le plan historique, par la nation à la française. Son contenu est la « communauté des citoyens », c’est-à-dire une communauté politique impliquant l’existence de citoyens qu’il a fallu former par un système d’instruction et d’éducation fondé sur le principe méritocratique et ordonné à la réalisation d’un type d’individu se caractérisant par son autonomie, capable de prendre une suffisante distance vis-à-vis de ses origines et de ses appartenances, de ses héritages culturels et de ses croyances (religieuses ou non). Il n’est pas de communauté de citoyens sans un refroidissement des passions identitaires ni sans une relativisation des opinions. Il reste que la France n’est ni l’Amérique, ni la Grande-Bretagne, ni la Belgique. Le problème du multiculturalisme ne se pose pas de la même manière dans une vieille nation centralisée ayant largement réussi, par l’assimilation et la laïcité, à intégrer ses diverses minorités, et dans un État fédéral relativement jeune coiffant une société de ségrégation post-esclavagiste, ayant échoué à réaliser l’intégration de ses communautés sur le modèle idéal du « melting-pot ...Le multicommunautarisme normalise ainsi un état de guerre civile ethnicisée, latente ou patente, mettant à nu l’impuissance de l’État ou l’affaiblissement des fonctions régaliennes de l’État, et, partant, viole directement le principe d’égalité de tous les citoyens devant la loi et entame le principe de justice. Le principe de laïcité est par là doublement violé. En premier lieu, en ce que le multiculturalisme politique fait sortir les choses relatives à la croyance et à l’incroyance de la sphère privée (où doit se cantonner le « libre exercice des cultes », c’est-à-dire la liberté de croire, d’appartenir, de s’identifier à, etc.), pour les constituer en affaire publique. En second lieu, en ce que les mesures étatiques en faveur des groupes supposés victimisés font sortir la puissance publique de sa réserve, qui est pourtant la garantie de la tolérance civile (9). L’État cesse d’être laïque. À la coexistence des libertés et à l’espace de tolérance qu’elle ouvre, le multiculturalisme politique substitue la séparation des communautés – légitimant ainsi ségrégation et auto-ségrégation – et l’espace de discrimination conflictuelle que celle-ci institue. La délaïcisation est une ethnicisation ».