@micnet
Je vais vous expliquer quelque chose qui vous aidera peut-être à mieux comprendre mes interventions. Mon rapport à la connaissance implique que l’avis d’une autre personne que moi sur une théorie quelle qu’elle soit n’a aucun effet sur ma pensée. Je me contrefous qu’un prix Nobel d’économie ou que le Pape ou que Céline Dion ou que mon buraliste aient tel ou tel avis sur Thomas Piketty. Je suis capable de lire et d’écouter Thomas Piketty moi-même, je n’ai pas besoin de passer par une médiation. Sur les sujets difficiles qui dépassent ma capacité de comprendre par moi-même (ils sont très nombreux), je préfère avoir conscience de mon ignorance que de la remplacer par une croyance fondée sur une prétendue autorité intellectuelle garantie par une réputation, un diplôme, un prix, etc. Piketty est plutôt un économiste de tradition social-démocrate, avec une forte inspiration historique et certaines intuitions marxiennes, mais son cadre théorique n’est pas marxiste. Il met l’accent sur les inconvénients d’une concentration du capital mais il n’entend pas exactement la même chose par ce terme que Marx et Engels. En outre, ce ne sont pas seulement des détails techniques d’une théorie qu’il faut percevoir mais les attendus idéologiques et donc psychologiques qui la structurent en profondeur. Par exemple, la question de ce que doit être ou ne pas être un héritage ne relève pas seulement de la théorie économique, c’est aussi et avant tout une question morale et civilisationnelle. Les détails sur lesquels on se dispute s’inscrivent souvent dans des schémas de pensée et de ressentis bien plus larges. Or sans une capacité d’embrasser la totalité du sens profond d’une théorie, ce qui implique par exemple de percevoir si la motivation profonde qui s’exprime est la bonne volonté ou le ressentiment, on ne joue qu’à des concours de découpages de crottes de nez parfaitement inutiles. La compréhension réelle d’une théorie n’est jamais analytique (même si les explications peuvent l’être) mais toujours intuitive.