"Dommage que vous ne développiez pas ce point précis : qu’est-ce qui vous fait penser que le marxisme est animé par la haine de l’humanité ?"
Les écrits de Marx et Engels, évidemment. Un signe très significatif des propos des utopistes qui manifestent une haine de l’humanité est le contraste entre l’abstraction grandiloquente de l’idéal à atteindre, et la précision méthodique des diverses formes de moyens violents concrets préconisés pour atteindre cette abstraction. De fait, dans le cas du marxisme, les êtres humains se sont pris les moyens violents dans la gueule et n’ont jamais pu goûter le moindre échantillon du bonheur abstrait "scientifiquement" annoncé. C’est un peu comme si je vous promettais que vous allez atteindre "l’ultime libération de votre capacité créative" en précisant que vous devez me laisser vous suspendre par les ongles et vous enfoncer dans l’anus une barre de fer rougi au feu garni de verre pilé. Certes, cela sera un peu douloureux, mais enfin quoi ! Que ne ferait-on pas pour atteindre "l’ultime libération de sa capacité créative" ?
Dans "La Guerre civile en France, après la Commune", Marx décrit la Commune comme une forme politique permettant l’« émancipation sociale » et même comme une forme de « régénération générale de l’humanité » Oh, comme c’est beau, je vais pleurer !!!! Vite, vite, comment obtenir cette merveilleuse régénération générale de l’humanité ??? Par pitié, maître, montrez-nous le chemin ! Quoi qu’il en coûte il faut atteindre ce sublime idéal du matérialisme dialectique !!
Voici les moyens — et on peut dire qu’ils sont bien moins abstraits. Dans le dernier numéro de la Neue Rheinische Zeitung, en mai 1849, Marx écrit notamment, à propos de la révolution de juin :
« Quand notre tour viendra, nous ne ferons pas d’excuses pour la terreur. »
Dans le Manifeste du parti communiste, le moyen concret est le « renversement violent de la bourgeoisie » et il est précisé que cela ne pourra initialement se faire que par des « empiétements despotiques » sur les droits de propriété. Ils prévoient également la confiscation des biens de certains émigrés et « rebelles ».
Dans « Le panslavisme démocratique », de février 1849. Engels oppose les « peuples révolutionnaires » aux « peuples contre-révolutionnaires » et affirme que la révolution ne peut être défendue que par des « luttes sanglantes ». Il va beaucoup plus loin en présentant certains peuples slaves comme historiquement contre-révolutionnaires et en envisageant leur disparition comme conséquence du processus révolutionnaire.
On trouve également, dans ce texte, une formulation particulièrement claire : Engels explique en substance que les prétendus « crimes » commis par les Allemands et les Magyars contre certains Slaves comptent parmi leurs actes historiques les plus méritoires, parce que ces populations sont considérées comme hostiles à la révolution.
"Gaspard, depuis le début de notre conversation je suis convaincu de la nocivité intrinsèque du marxisme. Mais là où nous divergeons c’est sur les théories qui ont fondé le marxisme et dont certaines d"entre elles mériteraient tout de même d’être prises en considération. Et d’ailleurs elles le sont pour partie et pas seulement par des intellectuels marxistes, loin de là."
Je vous ai dressé une liste de celles qui sont prises en considération en tant qu’élément d’archive des erreurs. Vous en avez d’autres ?
Mais j’aime bien celui qui associe la liberté individuelle et l’organisation coopérative de l’économie. Par exemple, Pierre-Joseph Proudhon a fait des propositions intéressantes qui ont rencontré des obstacles de son vivant mais qui ont produit quelques résultats durables plus tard. Le « socialisme utopique » (comme le qualifiait Marx avec mépris) de Proudhon n’a tué personne et a su imaginer des modèles alternatifs qui ont effectivement survécu et prospéré à l’intérieur du capitalisme, alors que le « socialisme scientifique » (Marx croyait faire de la science mdr !) prétendait identifier la dynamique historique qui devait conduire au dépassement du capitalisme, ce qui n’a pas eu lieu malgré les révolutions, les destructions de nations, les guerres, les famines atroces poussant au cannibalisme (Ukraine, Chine), les massacres, les déportations, les tortures, les emprisonnements, les existences transformées en cauchemar infernal de la naissance à la mort, etc. Une théorie économique et politique doit être examinée à la lumière des institutions et des pratiques — ou des cataclysmes — qu’elle a contribué à engendrer.