Ce que vous énoncez vous semble évident et incontestable parce que vous inversez la causalité : vous partez des conséquences observables pour aller chercher d’indubitables causes historiques. C’est un des reproches que j’adresse (ou voudrais adresser) à Zemmour, qui a tendance à faire de l’histoire à rebours. C’est évident sur le thème de la mondialisation.
Je ne rejette pas forcément cette méthode. Mais elle devient assurément dangereuse quand des idéologues s’en saisissent pour valider "leur" vision de l’histoire.
c’est le mouvement d’émancipation hippie-droits civiques venus des Zunis qui a donné le la à ce qui devait se passer en France.
Ca c’est une resconstruction "dissidente". La révolution sexuelle n’est pas née aux Etats-Unis mais en France. Brigitte Bardot officiait depuis 10 ans quand les Américaines ont commencé à porter des bikini. Bardot, d’ailleurs, avec sa sexualité revendiquée, sauvage et provocatrice (revoir le clip d’Harley Davidson...) a traumatisé les Américains (films interdits aux USA, etc.).
La philosophie déconstructionniste est également née en France, et a connu un grand succès ensuite aux Etats-Unis.
J’en veux pour preuve qu’encore à l’heure actuelle, dès que les Américains conservateurs et puritains voient un truc "décadent" qui les offusque, ils s’empressent de le franciser, quand nous l’américanisons. De leur point de vue, la France est la matrice de toutes les idées perverses : marxisme culturel, hédonisme, rejet du sacré, etc. Cela indique évidemment que la modernité est une coproduction franco-américaine.
A force d’écouter des conférences de réactionnaires, on finit par adhérer à leur vision d’une France ordonnée, catholique et probe que l’Amérique consumériste et décadente aurait complètement subvertie... les choses sont plus complexes.
Les vieux de la vieille ont eu le seul tort de se laisser aller à penser dans un certain confort, mais bon, il est difficile de leur en vouloir car c’est un peu ça, vieillir. Même Soral radote un peu.
Le problème des jeunes c’est qu’ils avaient leur propre conception étriquée de ce qu’était Charlie Hebdo, sans avoir l’expérience de la vie d’un Choron (petit patron autocrate ancien d’Indochine aux idées bien arrêtées) ni connu les galères de leurs aînés. Leur gauchisme avait donc un côté surfait et moralisateur.
Il y a cet extrait où un Choron vieillissant traite de cons des mecs de Canal venus l’interviewer, on sent bien le décalage entre les deux générations. Ceci étant dit Choron était loin d’être un saint (mais on ne lui demandait pas de l’être).
Laissez-tomber, vous avez affaire à des obtus et des bouchés qui n’ont que deux options dans la tête : soit on est un subversif maximal attaquant le CRIF et Israel soit on est une ordure sioniste subventionnée s’acharnant sur les beaufs et les musulmans (et les beaufs musulmans ?). Il y a d’un côté Dieudo, Soral, Faurrisson et de l’autre une galerie de faux rebelles systémiques défendant une fausse liberté d’expression (même avec la cervelle éparpillée à la kalachnikov). C’est assez simple à comprendre, non ?
A force de répéter comme des perroquets des expressions comme "deux poids deux mesures" - toujours cette obsession binaire et manichéenne - certains ne voient plus qu’il existe plusieurs poids, et plusieurs mesures. Même le savoir-faire, l’artisanat finalement très français d’un Cabu n’est pas respecté. D’ailleurs Zemmour (qui ne peut pas être suspecté de sympathie soixante-huitarde) faisait remarquer que Cabu et Wollinski incarnaient malgré eux l’esprit français.
Un article récent du Slate américian ("understanding Charlie Hebdo") les accuse d’être les représentants non pas de la liberté d’expression (qui est un truc américain, évidemment) mais du "nationalisme séculier français" et les rapproche philosophiquement de publications réactionnaires comme Minute et Rivarol. Le métier de caricaturiste n’existe pas aux USA... pour des raisons religieuses (iconoclasme protestant).
Il y aurait effectivement beaucoup à dire sur l’histoire de Charlie Hebdo, et la manière dont un certain esprit libertaire a pu être progressivement récupéré et dévoyé par l’horripilant duo Val/Fourrest. Tout le monde sait que Val a viré Choron dont l’esprit anar de droite empêchait tout ce petit monde de grands ados "bêtes et méchants" de commencer à se sentir investi d’une mission "sacrée"... Mais ça ne sert à rien d’en parler avec des gens qui n’ont jamais dû ouvrir un numéro de Charlie Hebdo et qui se contentent de râbacher ce que Soral en a dit, avec son sens légendaire de la nuance subtile. Soral a fait d’une tendance problématique une axiomatique absolue ("Charlie Hebdo est à la pointe du néoconservatisme américano-sioniste") en ignorant totalement le fait que le gouvernement américain (excusez du peu) avait pris position contre le magazine à plusieurs reprises dans l’affaire de la publication des caricatures du prophète.