Reprocher aux parents de donner un prénom étranger à un petit français n’a pas forcément de rapport avec la thèse du "grand remplacement". Les prénoms américains ont été les premiers à être critiqués.
Zemmour l’articule clairement à la théorie du "grand remplacement", ce en quoi il a tort justement.
on ne changera jamais son éducation, sa culture et son entourage familliale en changeant de prénom. C’est tellement évident que je ne comprends même pas ce que vous cherchez à dire
Pas si "évident"...
L’assimilation culturelle n’est pas un processus uniforme. Dans certains cas, ou à une certaine époque, la francisation fonctionnait d’autant mieux que la culture française se présentait comme universelle, ou prétendait, à tort et à raison, donner accès à une forme d’universalisme.
Donc, pour un immigré italien ou polonais, le fait de donner le prénom Michel plutôt que Michele avait dans ce contexte-là un sens proche de celui décrit par Zemmour, signifiant la volonté d’accéder à une culture perçue comme dominante ou supérieure à la culture d’origine. Il ne faut pas se mentir, cela faisait partie intégrante du discours même s’il reposait sur des valeurs progressistes et émancipatrices.
A l’heure actuelle, l’universalisme est plutôt identifié à la mondialisation ; la France continue à y jouer un rôle mais son modèle apparaît désormais comme largement dépassé par le modèle communautariste anglo-américain. L’universalisme français est au mieux présenté comme un archaïsme républicain du XIXème, au pire comme un outil néocolonial visant à acculturer les populations des anciennes colonies ou à les maintenir dans un ordre de domination. On peut ne pas être d’accord avec cette vision des choses, mais peu importe, la perception prime la compréhension.
Dans ces conditions, il est impossible d’attendre de la part des immigrés la même disposition à se fondre dans le creuset de l’assimilation républicaine, et ce d’autant plus qu’ils sont issus majoritairement d’anciennes colonies. C’est la terrible faute de nos dirigeants de ne pas avoir voulu le comprendre en maintenant la façade decet universalisme qui a fini par se retourner contre la culture française à mesure que celle-ci était concurrencée par la culture anglo-américaine.
C’est ce qui explique aussi la fascination invincible de nos élites ou tout au moins d’une partie d’entre elles pour le modèle américain, et pourquoi elles se désespèrent à l’heure actuelle (à l’image de Macron) du sort qu’est en train de lui faire subir Donald Trump.
Non, avant on avait la plaie du politiquement correct, maintenant on a la plaie du politiquement correct et celle du politiquement incorrect qui sont en réalité deux variétés du même phénomène qui consiste à vouloir repousser la réalité avec des mots, dans un cas par de gentils euphémismes ("bien-mieux-vivre-ensemble"), dans l’autre par des exagérations servies le plus souvent sous forme de sarcasmes.
Il y a dix ou quinze ans, les excès libératoires du politiquement incorrect se justifiaient dans la mesure où ils venaient compenser une ou deux décennies de domination absolue du politiquement correct et du puritanisme de gauche. L’élastique avait été trop tendu dans un sens, il fallait forcément que la tension se libère dans l’autre. Je me souviens très bien de l’époque où il fallait toujours tourner 7 fois sa langue dans sa bouche et où le seul fait de parler d’immigration dans son entourage revenait à se jeter du tremplin de 10 mètres avec l’assurance de se fracasser la gueule en bas. Le problème c’est que certains ne veulent plus ranger le Diable dans la boîte, à commencer par les trolls de droite et les vrais débiles qui voient dans le politiquement incorrect la condition même de leur survie médiatico-politique.
Donc non la présence massive de bobos médiatiques à la télé n’est pas contradictoire avec le politiquement incorrect, elle en constitue plutôt la conséquence. La Hasfatou, tu lui enlèves Zemmour qui lui dit que son prénom est une "insulte à la France" (ce qui est une grosse connerie quand même) et tout son numéro de victime à l’identité bafouée par un odieux mâle réac s’écroule.
Zemmour connaît très bien Ardisson et n’est pas dupe de l’endroit où il met les pieds. Il n’est pas question de débattre, ni même de "polémiquer" mais de pondre du buzz, du clash en traitant superficiellement des sujets qui se prêtent déjà à la caricature (l’histoire des prénoms). J’imagine bien Ardisson jouir intérieurement à chaque fois qu’un "réac" s’en prend à une "bobo métissée" sur son plateau.
Mais sur le fond Zemmour se prend les pieds dans une contradiction flagrante de son discours. En effet, il revendique depuis quelques temps le concept de "grand remplacement" théorisé par Camus. Le problème, c’est qu’il décline ce thème sur le plan culturel - l’histoire de la substitution des prénoms du calendrier par des prénoms étrangers en est un bon (mauvais) exemple - alors que Camus parle bien de substitution de peuple, au sens exclusivement ethnique du terme. Zemmour reste bien entendu dans le champ culturel parce qu’il est conscient des limites à ne pas franchir sur un plateau télé mais aussi parce qu’il sait que ses contradicteurs l’attendent tous sur le thème "Vous êtes vous aussi originaire d’Afrique du Nord".
Mais qui pourrait croire que donner de noms du calendrier à des millions de noirs ou d’arabes venus d’Afrique modifierait quoique ce soit à la dynamique de substitution engendrée par les flux migratoires, tout du moins telle que l’énonce Renaud Camus ?
Donc il y a une contradiction, il ne peut pas d’un côté raisonner en culturaliste de droite en expliquant que tout est donné avec la démographie et de l’autre nous la jouer républicain hyper-assimilationniste en exigeant que les immigrés intègrent les moeurs et les codes culturels de la population majoritaire. Les deux points de vue se défendent, mais on ne peut pas les articuler comme il tente de le faire, c’est plus de la gymnastique sophistique.
Par ailleurs, il est à mon avis mal renseigné sur cette histoire car je suis à peu près certain que l’on trouve en proportion plus de noms tirés du calendrier chrétiens chez des noirs que chez des Français de souche adeptes des prénoms américains ("Dylan" et "Kevin" ont régné en maître chez les prolos blancs durant toutes les années 90-2000), des prénoms originaux et autres "nouveaux prénoms", voire des prénoms de clebs. Même s’il est indéniable par ailleurs que l’africanisation s’impose de plus en plus dans de nombreuses communautés noires.
Au-delà de tout ça je commence vraiment à me demander à quoi joue Zemmour car il est de plus en plus caricatural dans son numéro d’identitaire télégénique. Il ne rend certes pas service à ceux qui essaient d’expliquer que l’immigration massive est un problème à long terme pour une société (pour toute société) et que les flux migratoires doivent être régulés dans le cadre d’une politique de rééquilibrage des flux économiques nord-sud, en contribuant à l’hystérisation ambiante du débat.